5G, IA, batteries - Le grand réveil de la souveraineté européenne
Plus j’observe les décisions qui émanent de Bruxelles ces derniers temps, plus j’ai le sentiment de voir les pièces d’un immense puzzle souverainiste s’emboîter. En l’espace de vingt-quatre heures, l’Union Européenne a posé des jalons importants sur trois fronts tech distincts: l’éviction des équipementiers chinois de nos réseaux, la crise d’accès à la nouvelle intelligence artificielle d’Anthropic pour nos banques et la révolution écologique qui attend nos smartphones. Derrière ces dossiers apparemment isolés, je perçois une même dynamique, celle d’un continent qui tente, non sans douleur, de reprendre le contrôle de ses infrastructures numériques et physiques.
Commençons par la connectivité. La commission européenne vient de recommander formellement à ses vingt-sept États membres d’exclure Huawei et ZTE de leurs infrastructures. À première vue, cela ressemble à un bégaiement de l’histoire, puisque Bruxelles disait exactement la même chose en 2020 avec sa boîte à outils sur la cybersécurité.
Pourtant, l’enjeu a changé de manière radicale. Il y a six ans, il s’agissait d’une simple recommandation volontaire, et l’échec est aujourd’hui patent. À peine la moitié des pays membres ont pris des mesures concrètes, l’Allemagne s’illustrant comme la principale force d’inertie avec environ 60% d’équipements Huawei dans ses sites 5G à la fin 2024.
Face à ce constat, le ton change. Cette nouvelle recommandation n’est qu’une salle d’attente avant la tempête législative. Le paquet cybersécurité présenté en janvier par Henna Virkkunen prévoit d’imposer, d’un point de vue légal, le retrait de ces composants à haut risque dans un délai de 36 mois, sous peine de sanctions financières.
Plus intéressant encore, la commission, en plus de la 5G, vise désormais l’ensemble des infrastructures de connectivité, incluant les réseaux fixes et, surtout, les câbles sous-marins. Ces derniers transportent l’essentiel de notre trafic internet intercontinental et sont au cœur de vives tensions géopolitiques. Exclure les fournisseurs à risque de cette couche sous-marine est un projet d’une toute autre ampleur qu’une simple antenne relais.
Évidemment, la Chine n’a pas tardé à répliquer en menaçant de représailles les entreprises européennes. L’asymétrie de notre exposition est notre point faible. Nos industries du luxe, de l’automobile et de l’équipement dépendent lourdement du marché chinois. Le coût politique d’un recul européen serait toutefois dévastateur après six années d’engagements publics. L’Europe et la Chine se livrent ici une guerre de souveraineté frontale.
Le dilemme Mythos - L’IA creuse un fossé sécuritaire
Pendant que la commission s’occupait des câbles, l’Eurogroupe se réunissait hier pour discuter d’une menace beaucoup plus immatérielle, mais tout aussi critique. C’est un sujet que je suis de près. Le modèle d’intelligence artificielle Mythos, dévoilé par Anthropic début avril est capable d’identifier et d’exploiter des vulnérabilités logicielles majeures à une vitesse surpassant les meilleurs chercheurs humains, ayant déjà terrassé des bugs vieux de plusieurs dizaines d’années dans OpenBSD ou Firefox.
Le problème qui inquiète nos ministres des finances et nos régulateurs bancaires est simple. La Maison Blanche bloque l’accès à ce modèle pour l’Europe. Pendant que la NSA s’en sert et que le Trésor américain demande à y accéder pour s’auditer, nos banques sont laissées dans l’obscurité.
Dans le secteur de la cybersécurité, un défenseur privé de l’outil dont disposent les attaquants potentiels est un défenseur condamné. La Bundesbank, la BCE et la FINMA suisse tirent toutes la sonnette d’alarme. L’infrastructure de l’IA va plus vite que notre diplomatie.
Trois voies s’offrent désormais à nous selon moi. La première serait un accord bilatéral discret avec Washington pour un accès contrôlé. La deuxième serait l’enlisement, laissant nos banques vulnérables le temps que les Etats-Unis et Anthropic règlent leurs différends. La troisième, la plus coûteuse, serait de financer avec beaucoup de fonds un modèle européen équivalent pour garantir notre autonomie. Les prochains mois de batailles budgétaires nous diront quelle voie a été choisie.
Le retour en force de la batterie amovible
Enfin, pour terminer sur une note qui touchera directement notre quotidien, le paysage de l’électronique grand public s’apprête à vivre un séisme. Dès le 18 février 2027, une nouvelle législation européenne imposera le retour des batteries amovibles sur les smartphones et les tablettes. C’est la fin programmée du temps du jetable, une transition vers une véritable économie circulaire que j’appelle de mes vœux depuis longtemps.
Concrètement, les fabricants devront concevoir des appareils dont la batterie pourra être changée par l’utilisateur avec des outils standards. Fini les colles thermiques impossibles à dissoudre chez soi. Si un outil spécial est requis, il devra être fourni gratuitement.
De plus, les batteries de rechange devront rester disponibles à un prix raisonnable pendant au moins cinq ans. C’est une excellente nouvelle pour notre portefeuille, pour la revente d’appareils d’occasion et pour la planète, car le recyclage du lithium et du cobalt en sera grandement facilité.
Je sais que beaucoup redoutent de perdre l’étanchéité ou la finesse de leurs téléphones. C’est un défi de design, mais des solutions existent déjà, comme des joints en caoutchouc pressés par des vis, à l’image des téléphones de chantier. Les constructeurs auront tout de même quelques échappatoires. Le matériel médical ou industriel ultra-spécialisé sera exempté.
Il y aura également une exception pour les batteries extrêmement durables, capables de conserver 80% de leur capacité après 1000 cycles de charge tout en garantissant une étanchéité IP67. La mise en place d’un “passeport batterie numérique”, accessible via un QR code pour tracer l’empreinte carbone et l’état de santé du composant, viendra couronner cet effort de transparence.
Pour finir, que l’on parle de réseaux télécoms, de modèles d’IA offensifs ou de la batterie de notre téléphone, la logique européenne actuelle est de plus en plus claire. Bruxelles a compris que la tech n’est plus seulement un marché à réguler, mais un territoire à défendre. Et le chantier ne fait que commencer.





