La situation actuelle de Wikipédia a quelque chose d'assez paradoxal. L'encyclopédie libre, construite depuis vingt-cinq ans sur le partage désintéressé des connaissances, doit désormais négocier avec les entreprises qui exploitent précisément cette richesse pour développer leurs intelligences artificielles.
Comment préserver un modèle fondé sur la contribution collective lorsque des entreprises privées peuvent transformer gratuitement cette connaissance en produits commerciaux ? La Wikimedia Foundation tente de trouver un compromis juridique entre les éditeurs de contenus et les géants de l'IA.
Elle a notamment déposé un mémoire auprès du tribunal chargé d'examiner la plainte du New York Times contre OpenAI et Microsoft. Le journal américain accuse les deux entreprises d'avoir utilisé des millions d'articles protégés par le droit d'auteur pour entraîner leurs modèles. Ces dernières défendent, quant à elles, le principe du fair use, qui autorise sous certaines conditions l'utilisation d'œuvres protégées sans autorisation préalable.
La position de Wikimedia est intéressante, car elle refuse de choisir entre une interdiction générale et une liberté totale. Selon la fondation, l'utilisation de contenus accessibles publiquement pour entraîner les modèles d'IA devrait pouvoir relever de ce fameux fair use. En revanche, la reproduction directe de textes ou de créations protégés dans les réponses générées par ces systèmes devrait être davantage encadrée.
Cette distinction me paraît fondamentale. Apprendre à partir d'une œuvre n'est pas nécessairement équivalent à la reproduire. Autoriser l'innovation technologique ne devrait pas pour autant signifier que les entreprises peuvent exploiter sans limites le travail des autres.
Wikimedia a d'ailleurs commencé à négocier directement avec les acteurs du secteur. À l'occasion des vingt-cinq ans de Wikipédia, elle a annoncé des partenariats commerciaux avec Amazon, Meta, Mistral, Perplexity et Microsoft. Ces sociétés rémunèrent l'accès aux contenus de l'encyclopédie pour leurs activités liées à l'intelligence artificielle.
La démarche est pragmatique, mais elle révèle un problème plus profond. Les chatbots deviennent progressivement des interfaces privilégiées pour accéder à l'information. Un internaute qui obtient une réponse directe de ChatGPT ou de Gemini n'a plus nécessairement besoin de consulter Wikipédia. Le contenu continue d'être exploité, mais le trafic et la valeur économique se déplacent vers les plateformes d'IA.
Wikipédia risque ainsi de devenir une infrastructure invisible du numérique, indispensable à la connaissance produite par les machines, mais de moins en moins fréquentée par les humains.
Le véritable paradoxe se trouve ici. L'encyclopédie repose sur des millions de contributions bénévoles, mais son fonctionnement nécessite des ressources financières et humaines importantes. Si les entreprises d'IA tirent profit de cette richesse collective sans contribuer durablement à son financement, c'est tout le modèle de production collaborative du Web qui pourrait être fragilisé.
Il serait pourtant injuste de considérer l'IA uniquement comme une menace. Wikimedia reconnaît que ces technologies peuvent aussi servir sa mission, notamment en aidant à détecter les données personnelles publiées de manière illégales ou en assistant les contributeurs dans leurs modifications.
La question n'est donc pas de refuser l'IA, mais de construire une relation équilibrée. Les entreprises tech ne peuvent durablement prospérer en puisant dans un écosystème dont elles contribuent parallèlement à affaiblir les producteurs.
À mes yeux, le véritable enjeu dépasse largement Wikipédia. Nous risquons de construire un Internet où les intelligences artificielles deviennent les principales portes d'entrée vers le savoir, tandis que ceux qui produisent les informations perdent progressivement leur visibilité et leurs moyens d'existence.
Wikipédia doit donc s'adapter, sans renoncer à ses principes fondateurs. Car le paradoxe ultime serait que les technologies entraînées grâce à des dizaines d'années de partage des connaissances finissent par rendre ce partage impossible d'un point de vue économique.


