Des produits chimiques pour identifier les manifestants au nom de la sécurité


En France, manifester est un droit fondamental. Pourtant, les méthodes employées par les forces de l’ordre pour encadrer les rassemblements soulèvent de plus en plus de questions. Parmi elles, l’utilisation de produits chimiques invisibles capables de marquer des manifestants afin de tenter de les identifier après les événements. Une pratique qui mérite toute notre attention, tant elle interroge notre conception des libertés publiques.


Le principe est de projeter une substance invisible à l’œil nu, qui pourra être détectée ultérieurement à l’aide d’un équipement spécifique. Le but annoncé est de faciliter l’identification des personnes soupçonnées d’avoir participé à des violences. Mais dans une manifestation, tout le monde n’est pas un casseur. Il y a aussi des citoyens venus exprimer pacifiquement leur colère, des journalistes qui couvrent les événements et des passants qui se retrouvent pris dans les mouvements de foule.

C’est précisément ce qui pose problème. Être marqué par un produit chimique ne veut pas dire être coupable d’une infraction. Une trace sur un vêtement ou sur la peau ne suffit pas à démontrer qu’une personne a commis un acte répréhensible. Le risque d’erreur et les conséquences d’une identification injustifiée ne peuvent pas être balayés d’un revers de main.



Je trouve particulièrement préoccupant de voir se développer de telles pratiques dans mon pays qui se réclame constamment des droits de l’homme. Nous sommes censés pouvoir contester une réforme, dénoncer une injustice ou exprimer notre désaccord avec le gouvernement sans avoir le sentiment d’être considérés comme des individus suspects. Le droit de manifester n’est pas une faveur accordée par le pouvoir. C’est une liberté essentielle à la vie démocratique.

Les événements de Sainte-Soline, en mars 2023, ont d’ailleurs illustré les controverses entourant ces produits de marquage. Leur utilisation soulève des questions concrètes sur les conditions d’interpellation, la fiabilité des éléments recueillis et les garanties dont disposent les personnes concernées.

Bien entendu, je ne conteste pas la nécessité de poursuivre les auteurs de violences. Mais encore faut-il que les moyens employés soient proportionnés et que les responsabilités soient établies sur la base d’éléments sérieux. La lutte contre les débordements ne peut pas servir de justification générale à toutes les techniques de surveillance.

La facilité avec laquelle les libertés risquent de passer au second plan dès que les autorités invoquent la sécurité, surtout avec CE gouvernement, m'inquiète énormément. Aujourd’hui, ces produits sont présentés comme un moyen d’identifier des personnes impliquées dans des violences. Mais quelles garanties empêchent les erreurs, les abus ou une extension de leur utilisation ? Comment un citoyen peut-il contester efficacement une identification injustifiée ?



Ces questions devraient être au cœur du débat public, au lieu d’être reléguées derrière des arguments techniques ou des impératifs policiers. Notre pays n’a pas besoin de choisir entre la sécurité et la liberté. Il doit être capable de garantir les deux. Cela suppose des règles transparentes, un contrôle indépendant et des recours effectifs pour les personnes concernées.

Je refuse l’idée selon laquelle participer à une manifestation devrait suffire à accepter d’être traité comme un suspect potentiel. Dans une démocratie, les citoyens doivent pouvoir demander des comptes à leurs dirigeants sans craindre que leur présence dans la rue devienne un motif de suspicion.

Si nous voulons prendre au sérieux les valeurs républicaines, nous devons aussi les défendre lorsque leur respect complique le travail des autorités. Les libertés publiques ne sont pas faites pour être invoquées uniquement dans les discours officiels. Elles doivent être protégées dans la réalité, y compris lorsque les citoyens expriment leur opposition au pouvoir.