Romain Leclaire

Tech et Culture Numérique

TikTok, Intel, Boeing - L'administration Trump monnaye son pouvoir

TikTok, Intel, Boeing - L'administration Trump monnaye son pouvoir

Il y a des affaires qui font sourciller, et puis il y a celles qui devraient provoquer un véritable séisme démocratique. Le dossier TikTok appartient clairement à la seconde catégorie. Selon un rapport du Wall Street Journal, l'administration Trump s'apprête à encaisser la somme conséquente de 10 milliards de dollars dans le cadre de l'accord qui a permis à l'application chinoise de continuer à opérer sur le sol américain. Dix milliards. Pour « services rendus ». On cherche encore à quel moment une telle pratique est devenue acceptable dans une démocratie libérale.

Rappelons les faits. Lorsqu'un groupe d'investisseurs (parmi lesquels figurent le géant technologique Oracle ainsi que les fonds Silver Lake et MGX) a acquis des parts dans l'entité américaine de TikTok, baptisée TikTok USDS Joint Venture, un premier versement de 2,5 milliards de dollars a été réglé à l'administration dès la clôture de l'accord en janvier. Mais ce n'était qu'un acompte. Les paiements sont censés se poursuivre jusqu'à atteindre ce total vertigineux de 10 milliards.

Pour saisir l'ampleur de ce qui se joue ici, il faut rappeler que le vice-président américain JD Vance lui-même a évalué l'entité américaine de TikTok à 14 milliards. Autrement dit, l'administration Trump percevrait l'équivalent de près des trois quarts de la valeur totale de l'entreprise… pour avoir tout simplement négocié un accord qui permettait à cette dernière d'éviter une interdiction que cette même administration agitait comme une menace. On a connu des modèles économiques plus transparents.

Et bien sûr, il ne s'agit pas d'un cas isolé. Donald Trump a manifestement développé un goût prononcé pour ce type d'ingérence dans les grandes transactions commerciales. L'an dernier, son administration a investi 8,9 milliards de dollars dans Intel en échange d'une prise de participation de près de 9% dans le capital du groupe. Le gouvernement fédéral américain, actionnaire de firmes privées, voilà qui aurait autrefois provoqué une levée de boucliers de la droite américaine, pourfendeuse traditionnelle de toute intervention étatique dans l'économie. Et puis il y a ce cadeau d'un Boeing 747-8 offert en mai par le gouvernement du Qatar. Un avion de luxe estimé à plusieurs centaines de millions de dollars, accepté sans sourciller, au mépris des règles éthiques les plus élémentaires qui encadrent normalement la fonction présidentielle. Là encore, le silence assourdissant d'une grande partie de la classe politique d'outre-Atlantique laisse pantois.

Ce qui se dessine à travers ces affaires, c'est un modèle de gouvernance profondément problématique, où le pouvoir exécutif utilise sa capacité à bloquer ou faciliter des transactions commerciales comme levier pour en tirer des bénéfices directs. C'est une forme de monnayage de l'autorité publique qui, dans d'autres contextes, porterait un nom bien moins flatteur. Quand un gouvernement perçoit des milliards pour avoir autorisé une entreprise étrangère à poursuivre ses activités sur son territoire, on est en droit de se demander où s'arrête la politique industrielle et où commence l'enrichissement institutionnel.

Le cas TikTok démontre parfaitement la logique trumpienne, transformer chaque dossier en transaction, chaque décision de souveraineté en opportunité financière. Dans cette vision du monde, l'État n'est pas un arbitre impartial mais un acteur économique parmi d'autres, qui négocie, prélève et encaisse. C'est peut-être une manière de diriger un empire commercial. Ce n'est certainement pas une manière de gouverner une démocratie.

Commentaires