Romain Leclaire

Tech et Culture Numérique

RAMaggedon - L'IA est en train de tuer le jeu vidéo

RAMaggedon - L'IA est en train de tuer le jeu vidéo

Il y a six ans, l'industrie du jeu vidéo semblait invincible. Confinés chez eux, des millions de personnes à travers le monde avaient troqué leurs sorties pour des manettes et des claviers. Animal Crossing s'écoulait à des millions d'exemplaires, les revenus du secteur bondissaient de 23% et les grandes plateformes comme Twitch et YouTube explosaient en audience. La PS5 débarquait en novembre 2020 comme une promesse de lendemains radieux et le Steam Deck de Valve, annoncé en 2021, s'arrachait en quelques heures. Le jeu vidéo vivait son âge d'or.

Aujourd'hui, ce tableau idyllique s'est fissuré. Et le coupable principal a un nom, l'intelligence artificielle. Sa montée en puissance fulgurante a déclenché une crise mondiale des semi-conducteurs et plus particulièrement une pénurie de RAM (cette mémoire vive indispensable au bon fonctionnement de nos appareils). Les centres de données, véritables cathédrales numériques construites pour alimenter les modèles d'IA, consomment une part toujours plus grande de la production mondiale de puces. Ces infrastructures pourraient accaparer environ 70% de la RAM mondiale produite en 2026. Les conséquences pour le jeu vidéo sont immédiates et brutales: retards de fabrication, hausses de prix et rareté des composants.

Le jeu vidéo est le seul média de masse dont le plafond créatif est directement limité par le matériel dont disposent les joueurs. Sans accès à des composants suffisamment puissants, l'innovation ralentit. Les développeurs se voient contraints de rogner sur l'ambition de leurs mondes ouverts, la richesse de leurs personnages ou encore sur la profondeur de leurs récits.

Et pourtant, paradoxalement, ce sont les studios eux-mêmes qui accélèrent l'adoption des outils d'IA dans leurs processus de création, au grand dam de leurs équipes. Plusieurs développeurs interrogés sous couvert d'anonymat décrivent une industrie sous pression, où utiliser cette technologie est devenu une question de survie professionnelle. Les postes juniors, eux, disparaissent les uns après les autres. Environ 45 000 emplois ont été supprimés dans le secteur entre 2022 et fin 2025.

Du côté des joueurs, le rejet est net. Lorsque Larian Studios a admis avoir utilisé de l'IA générative dans Divinity, la communauté a réagi avec virulence, forçant le studio à faire marche arrière. Même scénario pour Squanch Games, dont le directeur narratif confie avoir perdu le combat interne contre l'intégration de l'IA, provoquant des dommages réputationnels durables.

Sur le front du matériel, les signaux sont tout aussi préoccupants. Valve a discontinué son Steam Deck LCD 256 Go. Les prix des Xbox et PS5 ont grimpé. La successeur de la PS5, prévu en première intention pour 2027, serait retardée d'un an supplémentaire. Quant à la prochaine console Xbox, baptisée Project Helix, son prix pourrait atteindre entre plus de 1 000 euros, le double de la Series X.

Malgré tout, certains gardent espoir. Les PDG obsédés par l'IA finiront par échouer, car les joueurs, eux, savent reconnaître quand on leur vend quelque chose de bâclé. Et ils ne seront pas au rendez-vous. Ni pour acheter, ni pour faire du cosplay, ni pour générer la culture fan qui fait vivre une licence. L'industrie du jeu vidéo traverse une zone de turbulences inédite. Ce qui se joue aujourd'hui ne se limite pas à une question de prix ou de composants. C'est l'âme même du gaming (artisanat, passion, communauté) qui est en jeu. 

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