Romain Leclaire

Tech et Culture Numérique

La GDC sans le monde - Les développeurs de jeux internationaux désertent San Francisco

La GDC sans le monde - Les développeurs de jeux internationaux désertent San Francisco

Il y a quelque chose d'ironique à voir la plus grande conférence mondiale du jeu vidéo se tenir chaque année dans une ville de plus en plus désertée par les développeurs. La Game Developers Conference, rendez-vous incontournable de la profession depuis 1988, accueillera bien ses dizaines de milliers de participants cette semaine à San Francisco. Mais beaucoup de chaises resteront vides, celles des Européens, des Canadiens, des Australiens, des développeurs du monde entier qui ont décidé, cette année, de ne pas prendre le risque.

Pendant des mois, le site Ars Technica a recueilli les témoignages de dizaines de professionnels du jeu vidéo basés hors des États-Unis. Ce qui en ressort est sans ambiguïté, voyager aux États-Unis est devenu, pour beaucoup, une perspective anxiogène, voire carrément dangereuse. Et la GDC, aussi précieuse soit-elle pour les carrières et les échanges professionnels, ne vaut plus ce risque. Emilio Coppola, directeur exécutif de la Godot Foundation, basé en Espagne, résume le sentiment général avec une franchise désarmante: 

"Honnêtement, je ne connais personne hors des États-Unis qui prévoit d'aller à la prochaine GDC. On ne s'est jamais sentis vraiment en sécurité là-bas, mais maintenant on ne veut tout simplement plus courir ce risque."
Le grand bouleversement remonte à l'année dernière, première édition de la conférence sous le second mandat de Donald Trump. Ce que beaucoup de développeurs espéraient être une crispation passagère s'est transformé en réalité durable: des contrôles aux frontières plus intrusifs, des cas documentés de touristes européens détenus ou refoulés, des téléphones fouillés, des questions sur les opinions politiques des voyageurs. Des histoires qui ont circulé dans les cercles professionnels du jeu comme une traînée de poudre. Nazih Fares, directeur créatif franco-libanais du studio "Le Cabinet du Savoir", est direct: 

"Entendre que des citoyens européens se font arrêter par les services frontaliers à cause de leurs opinions sur les États-Unis, ce n'est pas quelque chose que j'ai envie de tester sur moi-même."

Pour ceux qui avaient déjà fait le voyage en 2025, les souvenirs sont souvent difficiles. Neha Patel, directrice artistique sonore et freelance, raconte que l'agent aux frontières s'est montré très intrusif, au-delà du racisme habituel envers les personnes à la peau brune. Elle a menti sur son statut professionnel, dissimulant ses clients américains et son activité indépendante. "J'avais trop peur", dit-elle simplement.



Ce qui frappe dans ces témoignages, c'est la diversité des profils concernés. Les développeurs racisés, qui avaient déjà l'habitude de subir des contrôles renforcés, voient aujourd'hui leurs collègues blancs rejoindre l'expérience qu'ils vivent depuis des années. "Ça a toujours été mauvais pour moi — maintenant mes amis blancs se font traiter comme je l'étais avant", témoigne Rami Ismail, développeur indépendant qui assiste à la GDC depuis 2010 et dont les nombreux prénoms arabes ont toujours attiré une attention particulière aux douanes américaines. Il ne fera pas le déplacement cette année. "Je suis quasi certain que je ne sortirais pas de garde à vue de sitôt." Les personnes trans sont également particulièrement exposées. Felix Kramer, producteur freelance basé à Toronto, est un homme trans visible dont les papiers d'identité mentionnent encore le genre féminin. "Je ne m'inquiète pas de visiter l'Amérique, je m'inquiète de ce qui se passera si quelque chose tourne mal pendant ma visite." Des décrets exécutifs récents créent en effet des situations kafkaïennes pour les voyageurs dont l'identité de genre ne correspond pas à l'état civil figurant sur leurs documents.

Au-delà des questions de sécurité personnelle, certains s'inquiètent de leurs prises de position publiques. Des publications sur les réseaux sociaux, des engagements politiques, du militantisme artistique, autant d'éléments susceptibles, redoutent-ils, d'attirer l'attention des agents frontaliers dans le climat actuel. San Francisco elle-même contribue à ce sentiment de malaise. La ville, malgré son image de capitale mondiale de la tech, présente un tableau de pauvreté visible et de misère sociale que beaucoup d'étrangers trouvent difficile à réconcilier avec la richesse ostentatoire qui l'entoure. 

"Pour quelqu'un venant du luxueux communisme scandinave, le refus apparent de s'attaquer aux problèmes sociaux est fascinant", observe Martin Pichlmair, développeur indépendant danois. "Étant donné la quantité d'argent visible, ne pas en dépenser une partie pour rendre l'endroit agréable pour tout le monde semble très froid."

Les organisateurs de la GDC ont mis en place une ligne d'assistance sécurité disponible 24h/24 et proposent des escortes pour les participants qui se sentent en danger dans les rues de la ville. Dans un communiqué, ils ont reconnu que le climat politique américain actuel crée de l'incertitude et s'engagent à travailler avec les autorités locales pour s'adapter à l'évolution de la situation.

Mais pour la grande majorité des développeurs interrogés, ces mesures ne suffisent pas. Tant que la politique migratoire américaine et le climat politique général ne changeront pas fondamentalement, ils resteront chez eux, rejoignant leurs collègues dans des événements européens ou se contentant de conférences virtuelles. Avec, souvent, le regret sincère de manquer une conférence qui, malgré tout, reste unique au monde pour ce qu'elle permet, croiser, en chair et en os, une communauté globale soudée par la passion commune de faire des jeux.

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