Romain Leclaire

Tech et Culture Numérique

AMI Labs - Yann LeCun lève plus d'un milliard pour réinventer l'IA

IA
AMI Labs - Yann LeCun lève plus d'un milliard pour réinventer l'IA

Fin 2025, Yann LeCun a quitté son poste de directeur scientifique en IA chez Meta pour se lancer dans l'aventure entrepreneuriale. Un départ qui n'a surpris personne dans le milieu. Depuis des années, ce chercheur d'exception, récipiendaire du prix Turing en 2018, n'a cessé de tirer la sonnette d'alarme sur les limites fondamentales des modèles de langage qui dominent aujourd'hui le secteur. En quittant le géant de Menlo Park, il n'abandonnait pas l'intelligence artificielle, il pariait sur une vision radicalement différente de son avenir.

Cette vision s'appelle désormais Advanced Machine Intelligence Labs, ou AMI Labs. Et elle vient de franchir un cap symbolique. La startup, fondée il y a à peine un mois et forte d'une équipe de seulement douze personnes, a levé plus d'un milliard de dollars auprès d'investisseurs répartis aux États-Unis, en Europe et en Asie. L'opération valorise l'entreprise à 3,5 milliards. Autant dire que dans un secteur habitué aux chiffres vertigineux, même les observateurs les plus aguerris ont relevé un sourcil.

Parmi les noms qui figurent au tableau des investisseurs, on retrouve des figures bien connues du grand public comme Jeff Bezos, fondateur d'Amazon, Mark Cuban, copropriétaire des Dallas Mavericks, ou encore l'ancien PDG de Google Eric Schmidt. Le tour de table a été co-mené par Cathay Innovation, Greycroft, Hiro Capital, HV Capital et Bezos Expeditions. Des industriels comme Samsung, Toyota Ventures et NVIDIA ont également mis la main à la poche, aux côtés de plusieurs acteurs français dont Publicis Groupe et Bpifrance.

Cette levée de fonds spectaculaire illustre une réalité qui ne se dément pas, les investisseurs restent prêts à miser des sommes colossales sur des chercheurs de renom, même lorsque leurs projets en sont encore à un stade embryonnaire. Certes, les analystes financiers multiplient les avertissements sur une potentielle bulle de l'IA. Certes, des milliards s'envolent chaque semaine vers des startups encore sans produit ni revenu. Mais quand c'est Yann LeCun qui signe le projet, les chéquiers s'ouvrent grand. Plusieurs autres jeunes pousses fondées par d'anciens chercheurs de Google, OpenAI ou Meta (comme Humans& ou Ricursive AI) ont récemment atteint des valorisations supérieures à quatre milliards de dollars, confirmant que l'expérience et la crédibilité scientifique constituent aujourd'hui une monnaie d'échange aussi précieuse que n'importe quelle technologie démontrée.

Mais qu'est-ce qu'AMI Labs veut vraiment construire ? C'est là que le projet prend tout son sens et toute sa singularité. Yann LeCun l'a répété dans de nombreuses interviews, les grands modèles de langage comme ChatGPT ou Claude sont des outils puissants, capables de générer du code, de rédiger des textes, de synthétiser des informations. Mais ils ont un angle mort fondamental, ils ne planifient pas. Entraînés exclusivement sur des données numériques, ils n'ont aucun ancrage dans la réalité physique du monde. Ils ne comprennent pas les relations de cause à effet, n'anticipent pas les conséquences de leurs actions, et échouent dès qu'on les confronte à des situations véritablement nouvelles.

Pour le chercheur français, croire que l'on peut atteindre une intelligence générale en empilant toujours plus de paramètres dans un LLM est une illusion dangereuse. 

"C'est du grand n'importe quoi", a-t-il déclaré dans une interview. Sa réponse: les world models, ou modèles du monde (des systèmes capables de se représenter la réalité, d'en comprendre les mécanismes, et d'agir en conséquence avec bon sens et anticipation).
C'est cette approche qu'AMI Labs entend développer, en s'appuyant notamment sur les travaux menés par LeCun chez Meta autour de l'architecture JEPA (Joint-Embedding Predictive Architecture). Alexandre LeBrun, le PDG de la startup et également ancien ingénieur chez Meta, est on ne peut plus clair sur les ambitions et la patience nécessaire. "AMI Labs n'est pas une startup d'IA appliquée classique qui peut sortir un produit en trois mois et générer des revenus en six", a-t-il confié à la presse. Le chemin sera long, mais les applications potentielles sont immenses: santé, robotique, industrie manufacturière, automobile...

La robotique constitue d'ailleurs l'un des exemples les plus parlants. 

"Si vous essayez de déployer des robots dans des environnements ouverts, dans des maisons ou dans la rue, ils ne seront pas utiles avec les technologies actuelles", explique LeBrun. "Nous voulons les aider à faire face à de nouvelles situations avec davantage de bon sens." 

Une promesse ambitieuse qui résume bien l'esprit du projet. Non pas améliorer l'existant à la marge, mais repenser les fondations. AMI Labs sera basée à Paris, avec des bureaux à New York, Montréal et Singapour. Yann LeCun continuera d'enseigner à l'université de New York en parallèle de son rôle de président. La startup prévoit de publier ses travaux de recherche en open source, fidèle à une conviction que son fondateur porte depuis longtemps: une technologie aussi puissante que l'IA ne devrait appartenir à personne en particulier et certainement pas être contrôlée par une poignée d'acteurs privés.

Le pari est immense. Mais si quelqu'un peut convaincre le monde que l'avenir de l'IA ne passe pas par les LLMs, c'est bien l'homme qui a contribué à les inventer. 

Commentaires