Depuis la sortie de Flamagra en 2019, Flying Lotus n'a pas vraiment chômé. Entre les projets en collaboration, les musiques de films, la gestion de son label Brainfeeder et la réalisation de Ash (un film de science-fiction horrifique visuellement intense dont il a également signé la bande originale) on se demande sincèrement comment le bonhomme n'a pas fait de burn-out. Des années engloutis dans la machine hollywoodienne, avec ses négociations de syndicats, ses deadlines absurdes et ses arbitrages permanents. Pas franchement l'environnement idéal pour laisser parler son instinct.
Alors quand Ash a enfin été bouclé, FlyLo a eu une envie simple et viscérale, faire de la musique pour lui. Juste pour lui. Laptop, contrôleur et Ren & Stimpy en fond d'écran. Big Mama est né de cette liberté retrouvée, largement nourri de son amour des dessins animés (l'artwork inspiré de Tartakovsky ne laisse aucun doute là-dessus) et d'une volonté assumée de créer quelque chose de foncièrement humain dans un paysage musical de plus en plus stérilisé par l'IA.
Le résultat ? Un EP qui ressemble, disons-le franchement, à du Iglooghost signé Flying Lotus. Et non, ce n'est pas une insulte. C'est même une proposition assez excitante quand on connaît la densité thématique et la précision millimétrée qui caractérisent habituellement le travail de Steven Ellison. Ajoutez à ça des influences assumées d'Anamanaguchi et de la VGM (video game music), et vous obtenez quelque chose qui se distingue immédiatement de tout ce qu'il a fait jusqu'ici.
Dès les premières secondes, Big Mama explose en couleurs. Captain Kernel pose le décor avec un IDM flamboyant et une basse tordue dont l'artiste a le secret. Les beats microtonaux s'entrelacent avec des mélodies foisonnantes, à la fois complexes et pleines de caractère. Ce mot "caractère" va traverser l'EP de bout en bout. In The Forest – Day plonge tête baissée dans la VGM, évoquant les musiques de combat d'Undertale avec une sincérité désarmante. Et Horse Nuke, qui conclut le vrai contenu musical du disque, enroule une mélodie tendue autour d'un backbeat frénétique et d'une intrication rythmique qui rappelle pourquoi FlyLo reste une référence.
Certes, Big Mama ne prétend pas être une grande œuvre. À 7 titres et 13 minutes, ce n'est pas un album, à peine un EP au sens classique du terme, plutôt une série d'idées jetées avec enthousiasme, quelques-unes qui ressemblent à des vraies chansons, d'autres à des interludes, toutes animées d'une même énergie spontanée. C'est une forme de catharsis, un exutoire après des années passées dans l'environnement asphyxiant d'un tournage. Et ça s'entend. Il y a dans ces morceaux une légèreté et une chaleur qu'on avait peut-être perdues de vue depuis un moment.
Ce qui est frappant, c'est la densité d'intention que parvient à dégager un format aussi court. Pour un projet qui se veut délibérément simple (un mec, un ordi, des cartoons) Big Mama rayonne d'une énergie bien au-delà de sa durée de vie sur le papier. Est-ce que c'est le retour en grande pompe qu'on attendait ? Non. Mais c'est peut-être le signe que quelque chose se prépare. Que FlyLo a rechargé les batteries, qu'il a retrouvé le plaisir de jouer. Pour ceux qui peuvent mettre de côté le mystique Flying Lotus cinq minutes et apprécier un artiste qui s'amuse franchement, cet opus réserve de quoi être agréablement surpris.

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